Comment aller vers un système alimentaire durable selon la commission EAT-Lancet ?

Cet article est publié en deux parties :

  1. Qu’est-ce qu’un système alimentaire durable selon la commission EAT-Lancet ?
  2. Comment aller vers un système alimentaire durable selon la commission EAT-Lancet ?

Résumé

Dans le précédent article nous avons montré comment la commission EAT-Lancet a tenté de déterminer des limites planétaires à l’évolution des six grands processus biophysiques sur lesquels le système alimentaire à un impact primordial. Ces bornes définissent une zone de fonctionnement qui semble sûre pour l’ensemble des activités humaines, c’est-à-dire qui ne remet pas en cause l’équilibre général du système Terre. En deçà de ces limites planétaires, la commission a également déterminé des limites propres au système alimentaire. Le respect de ces bornes permettrait ainsi de considérer le système alimentaire comme “durable”.

Élaboration d’un régime alimentaire sain et durable

Rappelons que l’objectif de la commission était double : aboutir à un système durable mais capable, dans le même temps, de fournir une alimentation saine à 10 milliards d’individus en 2050. La première partie du rapport est donc consacrée à l’élaboration d’un régime alimentaire sain pour l’ensemble de la planète, acceptant toutefois quelques variations régionales. La détail de la composition de cette alimentation figure dans le tableau 1.

 Apports en g/jour
(plage possible)
Apports en kcal/jour
Céréales complètes
(riz, blé, maïs, etc)
232811
Tubercules et légumes féculents
(Pommes de terres et cassava)
50 (0-100)39
Légumes300 (200-600)78
Fruits200 (100-300)126
Produits laitiers250 (0-500)153
Sources de protéines

– bœuf, agneau, porc
– volaille
– œufs
– poissons
– légumineuses
– fruits à coques


14 (0-28)
29 (0-58)
13 (0-25)
29 (0-100)
75 (0-100)
50 (0-75)


30
62
19
40
284
291
Graisses ajoutées

– huiles insaturées
– huiles saturées


40 (20-90)
11,9 (0-11,8)


354
96
Sucres ajoutés31 (0-31)120
Tableau 1 : apports individuels journaliers selon l’alimentation saine de référence proposée par la commission EAT-Lancet (pour une consommation de 2500kcal/jour). Ces apports moyens peuvent varier en fonction de la taille et de l’activité physique de l’individu. La consommation de volaille peut être remplacée par une consommation d’œuf, de poisson, ou de légumineuses et fruits à coque. Les consommations de viande, de poissons, d’œufs et de produits laitiers peuvent être nulles, acceptant les régimes pesco-végétarien, ovo-lacto-végétarien et végétaliens comme des variations possibles de cette alimentation saine de référence.

De manière générale, elle peut être résumée en cinq points :

  1. la majorité des protéines doit provenir d’aliments d’origine végétale – notamment du soja et des autres légumineuses, et des fruits à coques -, en y associant une consommation régulière de poisson ou d’une autre source d’oméga-3, et en incluant ou non une consommation modeste de volaille et d’œufs, et éventuellement une consommation faible de viande rouge et de viandes transformés ;
  2. les apports en graisses doivent être essentiellement assurés par des graisses poly-insaturées d’origine végétale, avec une faible consommation de graisses saturées, et une consommation nulle d’huiles hydrogénées ;
  3. les glucides doivent provenir majoritairement de la consommation de céréales complètes, avec une faible consommation de céréales raffinées et de sucre ajoutés (<5 % des calories totales) ;
  4. cinq services de fruits et légumes doivent être consommés par jour au minimum ;
  5. la consommation de produits laitiers est optionnelle et doit rester modérée (i.e., <500 mL/jour).

Cette alimentation saine de référence est logiquement décrite comme une alimentation à dominante végétale (“plant-based diet”). Il est précisé qu’elle accepte autres trois déclinaisons que sont le régime pesco-végétarien, le régime ovo-lacto-végétarien, et le régime végétalien.

Il est intéressant de remarquer que les études scientifiques s’accordent à dire que, globalement, les aliments d’origine végétale ont moins d’impacts négatifs que les aliments d’origine animale sur de nombreuses variables environnementales (figure 1), que ces effets soient exprimés au poids, par service, par calories ou par quantité de protéines apportée. De nombreuses études ont également évalué l’impact global de différents régimes alimentaires, elles rapportent assez logiquement une diminution de cet impact lorsque l’on remplace des produits d’origine animale par d’autres d’origine végétale. Ainsi il a été montré que les régimes végétariens et végétaliens présentent le plus grand potentiel de réduction des émissions de gaz à effet de serre et de l’utilisation des sols. Par ailleurs, les régimes végétariens seraient ceux qui permettent le plus de diminuer la consommation d’eau douce (les données concernant les régimes végétaliens ne sont pas suffisantes pour évaluer correctement son impact sur ce point). Les alimentations dans lesquelles la viande de ruminants est remplacée par des alternatives animales telles que la volaille, le porc et le poisson, permettent de réduire les émissions de gaz à effet de serre significativement, mais dans une moindre mesure que les alimentations à dominante végétale.

Figure 1 : Effets environnementaux par portion d’aliment produite. Les barres représentent la moyenne (écart-type). Certains résultats sont manquants pour le poisson en raison du manque de données pour certaines catégories d’impact (par exemple, l’utilisation des terres provenant des aliments d’origine végétale en aquaculture). Ces données ont toutefois été prises en compte dans le cadre de modélisation des systèmes alimentaires mondiaux utilisé dans la section 3. CO2=dioxyde de carbone. Eq=équivalent. PO4=phosphate. SO2=dioxyde de soufre.

Une évolution générale des habitudes alimentaires vers des modèles d’alimentations jugées plus saines, tel que le régime de référence proposé dans le rapport, constitue ainsi le premier grand levier proposé par la commission pour aller vers un système alimentaire durable. Le deuxième grand levier mis en avant est la réduction de 50 % de la perte et du gaspillage alimentaire, en accord avec le point 12.3 des Objectifs de Développement Durables de l’ONU. Cet objectif nécessite des évolutions techniques afin d’éviter les pertes au sein du système de production lui-même, et des changements de comportements pour réduire le gaspillage associé à la consommation. Enfin le troisième levier regroupe l’ensemble des améliorations possibles dans la production elle-même, par des changements de technologies ou des pratiques agricoles. La commission a, sur ce plan, décidé de dégager deux scénarios d’amélioration différents. Le moins ambitieux prévoit de réduire l’écart entre la productivité moyenne actuelle et la productivité maximale atteignable de 75 %, de redistribuer les engrais azotés et phosphorés entre les régions qui les sur-utilisent et les régions qui les sous-utilisent, d’améliorer la gestion de l’eau, et d’implémenter les techniques agricoles d’atténuation qui paraissent plus économiques que le coût social du réchauffement climatique en 2050 (e.g., changement dans les systèmes d’irrigation, utilisations de techniques de cultures et d’engrais qui limitent les émissions de méthane et de protoxyde d’azote, changement dans la gestion du fumier, etc.). La version la plus ambitieuse de l’amélioration des pratiques de production prévoit une réduction de l’écart de productivité de 90 %, et ajoute aux objectifs de la première version l’augmentation de 30 % de l’efficacité de l’utilisation de l’azote, un recyclage de 50 % du phosphore, l’arrêt de la première génération des biocarburants, et l’application de toutes les techniques agricoles actuellement maîtrisées pour limiter les émissions de gaz à effet de serre.

Le travail de la commission consistait ensuite à évaluer la capacité de ces trois grands leviers à aboutir à un système alimentaire qui respecte les limites planétaires préalablement déterminées, autrement dit à un système alimentaire durable :

1. Changement climatique

Tandis que les changements de pratiques de production agricole permettraient de diminuer d’environ 10 % les émissions de gaz à effet de serre en 2050 par rapport au scénario “business-as-usual”, l’adoption de l’alimentation saine de référence permettrait, elle, une réduction de 80 %. 5 % supplémentaires pourraient encore être économisés grâce à la réduction des pertes et du gaspillage alimentaires. Ainsi, le respect des accords de Paris sur climat ne semble pouvoir se faire qu’à la condition de la généralisation de régimes alimentaires à dominante végétale.

2. Le changement d’utilisation des sols

Aujourd’hui, presque deux tiers du soja, du maïs et de l’orge, et environ un tiers des autres céréales sont utilisés pour nourrir les animaux d’élevage. Par conséquent, une réduction de la part des produits d’origine animale dans l’alimentation libérerait une partie des terres cultivées pour d’autres usages. En réalité, les simulations montrent que l’adoption du régime alimentaire de référence par l’ensemble de la population mondiale ne conduirait qu’à une très faible réduction de la surface des terres cultivées. La raison est que la libération de terre par la réduction de la consommation de viande dans les régions qui en surconsomment serait presque intégralement compensée par l’augmentation nécessaire à la couverture des besoins des populations consommant actuellement des alimentations de faibles qualités (essentiellement basée sur des céréales). En effet, un régime alimentaire sain au niveau planétaire nécessitera notamment une augmentation très importante de la production de légumineuses et de fruits à coques, qui sont des cultures présentant des productivités relativement faibles et qui occuperont donc à l’avenir de grandes surfaces agricoles.

Par ailleurs, l’amélioration des pratiques de production et la réduction des pertes et gaspillages permettraient ensemble d’éviter l’augmentation de la surface de terre cultivée d’ici 2050. Ainsi, l’utilisation des trois leviers simultanément pourrait permettre une réduction significative de l’utilisation des sols par le système alimentaire.

3. Utilisation d’eau douce

Les simulations effectuées par les experts de la commission ont permis d’estimer qu’une amélioration des pratiques de production pouvait réduire d’environ 30 % l’utilisation d’eau douce, et que la diminution par deux des pertes et du gaspillage alimentaires pouvait, quant à elle, permettre d’économiser environ 13% d’eau. L’adoption du régime de référence à dominante végétale ne conduit pas à une diminution de la consommation d’eau par le système alimentaire, elle conduit même à une faible augmentation comprise entre 1 et 9%. De la même manière que pour l’utilisation des sols, cela s’explique par le fait que les économies d’eau réalisées par la diminution de la consommation des produits d’origine animale et de sucre ajoutés sont surcompensées par les augmentations liées au développement de la production de fruits à coque et de légumineuses, indispensables pour fournir une alimentation saine à l’ensemble de l’humanité en 2050.

Bien évidemment, il restera une forte disparité régionale dans la proportion d’eau douce consacrée au système agricole en 2050.

4 et 5. L’utilisation d’azote et de phosphore

Il a été estimé que l’amélioration de l’efficacité des applications et l’optimisation de l’utilisation générale des engrais (e.g., recyclage du phosphore, rééquilibrage entre les régions…) permettrait de diminuer l’utilisation de l’azote de 26% et du phosphore de 40%. La réduction des pertes et du gaspillage permettrait une réduction d’environ 15% pour chacun de ces deux nutriments. Enfin, l’adoption du régime de référence devrait diminuer les besoins en engrais d’environ 10%. Ainsi, il paraît important de souligner que, pour respecter la limite planétaire préalablement fixée, il sera bel et bien nécessaire d’actionner simultanément ces trois grands leviers, mais également de suivre les ambitions les plus élevées dans l’amélioration des pratiques de production.

6. Perte de biodiversité

Rappelons que la perte de biodiversité est bien plus importante lorsque l’extension des terres cultivées se fait au dépend de zone d’habitat naturel relativement intacte telle que la forêt primaire tropicale, comparativement aux habitats dits secondaires ou déjà dégradés. Ainsi, les projections montrent une grande variabilité spatiale, avec des extinctions d’espèces essentiellement concentrées dans les régions tropicales et les îles, des zones qui présentent de grandes richesses endémiques. Par conséquent, les risques d’extinction peuvent être réduits de trois principales manières: D’abord, limiter l’extension des zones agricoles aux habitats secondaires (e.g., forêts déjà exploitées, plantations…) et aux pâturages permettrait de réduire la perte de biodiversité de plus de 90% par rapport aux projections “business-as-usual”. Ensuite, la généralisation de certaines technologies -et des changements de gestions associés- permettrait de réduire l’extension des terres cultivées, et pourrait ainsi réduire la perte de biodiversité de 75%. Enfin, diminuer de moitié les pertes et le gaspillage aboutirait à lui seul une réduction de 33%.

L’adoption du régime alimentaire sain de référence pourrait augmenter le nombre d’extinction si les changements de type de culture ont strictement lieu dans les zones cultivées actuellement. Ceci s’explique par l’augmentation des calories consommées dans des régions qui n’en consomment pas assez actuellement (l’alimentation saine de référence prévoyant l’apport de 2500 kcal par personne par jour), et par le développement de cultures nécessitant plus de surface (i.e., fruits à coque et légumineuses). Il est possible de largement minimiser cet impact négatif en réorganisant les zones de production en fonction des questions de biodiversité, c’est-à-dire en évitant toute atteinte au habitat naturel et en privilégiant le développement de cultures sur des habitats secondaires ou dégradés, comme dit précédemment.

Notons ici encore que le respect de la limite planétaire nécessite d’actionner les trois grands leviers simultanément, et de suivre les objectifs les plus ambitieux concernant l’amélioration des pratiques de production. Mais d’autres mesures pourraient s’ajouter telles que la protection de nouvelles zones, le renforcement de la protection d’aires jugées primordiales, ou de nouveaux accords de coopération entre les pays à forte productivité mais faible biodiversité et les pays à faible productivité mais forte biodiversité.

Conclusion

En conclusion, rappelons que, dans le scénario où aucune réelle mesure ne serait prise (“business-as-usual”), les émissions de gaz à effet de serre, l’utilisation des terres, l’utilisation d’eau, et l’application d’azote et de phosphore devraient augmenter de 50 à 90 % d’ici 2050, dépassant les limites planétaires d’au moins 5 des 6 processus biophysiques étudiés. Il est donc indispensable et urgent de transformer profondément le système alimentaire pour garantir l’équilibre de la biosphère et la pérennité des activités humaines.

À la fin de son analyse, la commission estime que, si l’utilisation d’un seul levier peut permettre de respecter certaines limites fixées (par exemple, l’adoption de l’alimentation saine de référence permet par exemple à elle seule de respecter la limite relative aux émissions de gaz à effet de serre), en revanche l’utilisation des trois leviers (avec le scénario le plus ambitieux concernant l’amélioration des pratiques agricoles) est incontournable pour respecter l’ensemble des limites, et ainsi aboutir en 2050 à un système alimentaire réellement durable.

Killian Bouillard, PhD.

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