L’arrêt de l’élevage comme priorité dans la lutte contre le dérèglement climatique

En février 2022, la revue Plos Climate, spécialisée dans les questions relatives au changement climatique, a fait paraître en accès libre un article au titre évocateur : Rapid global phaseout of animal agriculture has the potential to stabilize greenhouse gas levels for 30 years and offset 68 percent of CO2 emissions this century (L’arrêt rapide de l’élevage à l’échelle mondiale pourrait stabiliser les niveaux de gaz à effet de serre pendant 30 ans et compenser 68 % des émissions de CO2 de ce siècle).

Pour les auteurs de cette simulation, Michael B. Eisen (membre émérite du département de biochimie à l’école de médecine de l’Université de Stanford) et Patrick O. Brown (du département de biologie moléculaire et cellulaire, à l’institut médical Howard Hughes de l’Université de Californie), il s’agissait de tenter de prédire comment l’arrêt total de l’élevage affecterait les émissions anthropogéniques de gaz à effet de serre. Ce travail semblait motivé par le constat que, parmi l’ensemble des stratégies présentées par le GIEC dans son dernier rapport relatif aux changements nécessaires pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et maintenir le réchauffement climatique sous la barre de 1,5°C, aucun scénario n’envisageait la réduction possible de la consommation par habitant de produits issus de l’élevage en dessous du niveau moyen actuel. Or, il est reconnu qu’au sein du système de production alimentaire, l’élevage représente la source majeure d’émission de gaz à effet de serre.

L’évaluation la plus souvent citée à ce propos est celle de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) qui porte ces émissions à 14,5% de l’ensemble des émissions annuelles liées aux activités humaines. Néanmoins, les auteurs estiment que ce chiffre est sous-évalué pour deux raisons principales : d’abord, parce qu’il est basé sur des données collectées il y a environ une dizaine d’années ; ensuite, parce qu’il ne prend pas en compte les effets indirects liés à l’établissement et l’extension des zones agricoles nécessaires à l’élevage.

En effet, certains travaux récents estiment que la réduction de la biomasse terrestre, lorsque des écosystèmes naturels sont transformés en pâturages ou en terres cultivées pour produire de la nourriture pour le bétail, pourrait représenter jusqu’à un tiers de l’ensemble du CO2 émis jusqu’à aujourd’hui par l’humanité. Ces mêmes travaux suggèrent aussi qu’environ 800 Gt d’équivalent CO2 pourraient être captés par la photosynthèse si la biomasse initiale était autorisée à se reconstituer sur les 30% de surfaces terrestres consacrées aujourd’hui à l’élevage. En y ajoutant les émissions directes (le méthane produit majoritairement par les ruminants et le protoxyde d’azote produit essentiellement par les fumiers), l’élimination de l’élevage aurait alors le potentiel de réduire les émissions du XXIe siècle de 1350 Gt d’équivalent CO2. Pour comparaison, rappelons que les émissions anthropogéniques totales depuis le début de l’ère industrielle sont estimées à 1650 Gt.

L’objectif premier de ce travail publié dans Plos Climate est donc de quantifier plus précisément l’impact global de l’élevage sur le climat en prenant en compte l’opportunité de réduire les émissions de gaz à effet de serre (méthane et protoxyde d’azote) et, simultanément, de régénérer la biomasse sur les terres potentiellement libérées. Un second objectif était de modéliser la cinétique de ces changements.

Pour réaliser leurs simulations, les auteurs ont utilisé l’ensemble des données mises à dispositions par la FAO (concernant notamment les émissions de gaz à effet de serre propres à chaque espèces), ainsi que certaines estimations déjà réalisées et publiées dans des revues internationales de haut niveau (concernant par exemple les terres utilisées par l’élevage). Notons, par ailleurs, que pour comparer les effets, à l’horizon 2100, de différents scénarios prévoyant l’arrêt total de l’élevage à un scénario dans lequel la place de l’élevage resterait d’année en année à son niveau actuel (le scénario “business-as-usual”), les auteurs ont considéré les émissions non-agricoles comme constantes au cours du siècle (équivalentes à celles estimées pour l’année 2019). Dans les scénarios d’arrêt de l’élevage, ils ont également pris en compte la nécessaire production de nouveaux aliments d’origine végétale pour remplacer les produits d’origine animale, un élément limitant potentiellement la réduction globale des émissions du système agricole et la quantité de terres réellement libérées. Enfin, pour estimer les effets sur le climat, ils ont pris en compte les différences de durée de vie et de pouvoir réchauffant des différents gaz à effet de serre (par exemple, le méthane possède un pouvoir réchauffant 34 fois supérieur à celui du dioxyde de carbone, et une demi-vie de seulement 9 ans).

L’un des résultats les plus marquants de ces modélisations est le fait que l’arrêt progressif de l’élevage, sur une période de 15 ans à partir d’aujourd’hui, conduirait à neutraliser le réchauffement climatique sur la période 2030-2060. En d’autres termes, cela permettrait d’annuler totalement, sur cette période, l’effet réchauffant de toutes les autres émissions humaines de gaz à effet de serre. Ce phénomène serait principalement dû au stockage de carbone associé à la régénération progressive en 30 ans de la biomasse sur les terres libérées. Le deuxième résultat important est une réduction du réchauffement à l’horizon 2100 équivalent à l’élimination de 1680 Gt de CO2. Une telle réduction équivaudrait à annuler 46 ans d’émission globale de gaz à effet de serre au rythme actuellement observé et, sans la mise en œuvre d’aucune autre stratégie de réduction des émissions, elle représenterait à elle seule environ 50 % des efforts à accomplir pour respecter les accords de Paris sur le climat (limiter le réchauffement climatique en 2100 entre +1,5°C et +2°C). Si l’on compare ce résultat au scénario “business-as-usual”, il peut être considéré que l’arrêt de l’élevage permettrait de réduire de 68 % le total des gaz à effet de serre émis à la fin du siècle par l’ensemble des activités humaines. Il est intéressant de souligner que, à l’intérieur de ce résultat global, la suppression de l’élevage des ruminants pour la viande et le lait (bœufs, buffles, moutons et chèvres) représenterait 90 % de ces effets bénéfiques. Par ailleurs, les auteurs précisent que, dans leur simulation, les effets positifs associés à la suppression d’un kilo de viande de ruminant sont pour 38 % liés à la réduction directe des émissions de gaz à effet de serre et pour 62 % liés au stockage de carbone engendré par la régénération de la biomasse sur les terres libérées.

Dans leur discussion, les auteurs rappellent bien évidemment qu’une telle transition vers une alimentation intégralement végétale aurait des conséquences importantes aux niveaux économique et social. A l’échelle régionale et locale, elle pourrait mettre en péril les travailleurs tirant leurs revenus de l’élevage. Un tel scénario nécessiterait donc de grands investissements financiers pour assurer la sécurité économique et sociale de ces personnes, mais aussi développer la production d’aliments végétaux de substitution. Toutefois, l’importance de ces coûts doit être relativisée au regard des énormes perturbations économiques et humanitaires qui seront causées par le changement climatique global.

En conclusion, compte-tenu des résultats marquants de cette étude et du fait que l’on sait que le remplacement intégral des énergies fossiles par des énergies renouvelables ne permettra pas à lui seul de maintenir le réchauffement à +1,5°C, les auteurs en appellent à considérer sérieusement un changement alimentaire global comme un complément indispensable à la lutte contre le réchauffement climatique.

Killian Bouillard, PhD.

Liens d’intérêt : Il est toujours indispensable de préciser les liens d’intérêts des auteurs, que ces liens semblent ou non avoir une influence sur les résultats présentés. Patrick Brown est le fondateur et PDG de Impossibles Foods, une société développant et commercialisant des alternatives végétales aux aliments d’origine animale. Michael Eisen est, lui, conseiller auprès de cette entreprise. Tous deux en sont actionnaires et, par conséquent, bénéficient financièrement de la diminution de l’élevage. Néanmoins, les auteurs déclarent ne pas avoir reçu directement de financements pour la réalisation de la présente étude. Enfin, Michael Eisen et Patrick Brown sont cofondateurs et anciens membres du comité des directeurs du projet PLOS (Public Library of Science) à l’origine du journal Plos Climate.

L’existence de liens d’intérêt ne sont pas nécessairement incompatibles avec un travail scientifique de qualité. Si l’étude résumée ici s’avérait présenter des faiblesses méthodologiques et d’analyses notables, alors elle pourrait très prochainement entraîner l’écriture de commentaires critiques par d’autres experts de la question et leur publication dans la même revue. Nous nous engageons à y être vigilant et, si c’est le cas, à rendre compte dans un futur article des principales remarques formulées.

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